Pages inédites sur la Pologne

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Pages inédites sur la Pologne


Depuis quinze ou vingt ans, je réclame les libertés communales, départementales ; j'appelle la décentralisation : mais les restaurateurs de nationalité, qui affectent de se préoccuper de la liberté des groupes nationaux, s'en soucient peu. Généralement, ils sont peu favorables à la décentralisation; ils aiment l'état fort, ils se trouvent faits pour lui.

Depuis vingt ans, avec les écoles socialistes, j'invoque le Droit et la Science, comme supérieurs à l'Opinion, devenue prostituée, et au Suffrage Universel, confondus mille fois, et déshonorés, par sa lâcheté et ses folies.

1814-1815 a été l'époque d'un renouvellement général.

L'ancien monde avait vieilli ; tout s'affaissait peu à peu. Si la Pologne était descendue au tombeau, d'autres la suivaient...

La France ouvrit la marche par 1789. Après vingt-cinq ans de guerre, toute l'Europe a suivi. Le monde est aujourd'hui engagé dans cette grande voie. Que sont ces prétendus courants d'opinion dont parle la Revue Nationale, à propos des nationalités, auprès de ce grand courant européen, de faits, d'idées, de constitutions, qui dure depuis plus d'un siècle?

Entreprendre une guerre aujourd'hui pour le rétablissement de la Pologne serait absurde autant qu'immoral.

Absurde, parce qu'elle ne pourrait légitimement aboutir qu'à donner aux Polonais ce que leur promet de biens réels le mouvement de 1814-1815. Injuste et immoral parce qu'elle serait une menace pour tous les intérêts : l'état de guerre étant la suppression des affaires, des libertés et des droits ; parce qu'enfin, elle pourrait devenir mortelle à l'existence de plusieurs Etats et à leur constitution, et que, dans ces perspectives, les nations auraient le droit de regarder la France comme l'ennemie naturelle de l'Europe, aspirant à la domination universelle.

Microvlaski a fait un gros livre pour effrayer les esprits de l'Occident, et prouver la nécessité de rétablir la Pologne, l'ancienne Pologne contre la menace du déluge russe.

La Pologne seule peut contenir, arrêter, refouler la Russie.

Il n'est plus temps de s'arrêter à cette hypothèse, formulée après coup, quand les événements, la faute des hommes, en ont décidé autrement.

Au xe siècle, avant la conversion au christianisme des races slaves, le politique prévoyant à qui eussent été révélées les destinées de la papauté, de l'empire, de la Réforme et de la Révolution française, aurait pu se demander, la carte sous les yeux, s'il ne convenait pas de former de toute cette caste des Slaves, non pas deux, mais trois ou quatre parties:

1° Une Russie formée à l'Ouest par la Dwina et le Dniéper;

2° Une Prusse;

3° Une Pologne;

4° Une Autriche au Midi.

C'était une donnée spéculatrice à débattre.

Qui dit civilisation, dit contrepoids, équilibre, refrénement de l'esprit de conquête.

Aidons la Russie à se civiliser, à faire des citoyens libres; elle s'arrêtera d'elle-même.

Comment un esprit peut-il raisonner sur l'hypothèse d'un antagonisme perpétuel?

Les alliés naturels des peuples ne sont pas les mêmes, suivant que la civilisation est à l'état de guerre et de conquête ou à l'état industriel.

Il y a quatre cents ans, la France et l'Angleterre étaient rivales naturelles.

Aujourd'hui, elles tendent à devenir alliées naturelles.

La force civilisée et civilisatrice l'emportant, de beaucoup, sur la force barbare et conquérante, la Russie a besoin de tout le monde : elle n'a pas de complot à former avec aucun. Il faut qu'elle marche à la suite. Pendant combien de temps encore? Tout ce qu'on voudra. Mais, quand elle aura regagné le niveau, «lors elle sera comme nous devons être tous : nation constitutionnelle, industrielle, commerçante, savante et libre; un état décentralisé, une agglomération des communes, s'administrant elles-mêmes ; tout le monde raisonnant et produisant, la guerre et la conquête impossibles.

Voilà l'avenir, déduit des lois du progrès. Non de vaines spéculations basées sur une carte de géographie où rien ne se meut, où tout reste dans la même condition.

Dans celle perspective, il convient que la Pologne soit à la Russie. Elle la force de marcher; elle lui est un éperon. Elle rendrait de vrais services si elle rentrait dans le courant libéral.

Si la France est une démocratie, ayant à oceur de développer les grands principes de sa révolution, elle n'a pas d'autre politique à suivre.

Si elle est une bourgeoisie constitutionnelle ou république modérée, elle ne peut pas suivre une autre voie.

Si, au contraire, elle est une monarchie absolutiste, c'est autre chose. Il faut qu'elle se développe par la conquête, qu'elle impose la loi au monde : alors, la Pologne, peut lui servir de prétexte?

Mais, dans ce cas, elle a contre elle l'Europe entière, qui, à bon droit, peut se croire menacée.

La Pologne n'est pas viable dans les conditions actuelles d'un Etat.

Bien des Russes regrettent l'annexion de la Pologne à la Russie; la déplorent comme une faute ; disent que c'est un boulet au pied de la Sainte Russie.

Il s'agit de savoir si la Russie eût pu se défendre de l'annexion. Catherine, c'est prouvé, hésita longtemps. Il lui suffisait de l'influence ; elle revint par les mêmes raisons que Frédéric, et quand on n'a pas le désir d'une chose on est assez disposé à écouler les scrupules.

Quoi qu'il en soit, telle est la position.

Il n'y a qu'une condition de salut pour la Pologne, une loi agraire, une dépossession en masse.

La Pologne ne veut vivre avec la Russie ; elle ne peut vivre seule...

En appuyant la demande des Polonais, nous servons l'aristocratie terrienne, menacée sérieusement par la Réforme Russe.

Nous n'avons pas à restaurer des nationalités finies et dûment enterrées, nous autres démocrates français. Nous avons à appuyer le mouvement libéral et à la suite l'émancipation du prolétariat. Tout ce que nous ferions hors de ce programme serait aberration et empirement.

On parle dans les journaux de distributions de terres faites ou promises par les seigneurs aux paysans. Bonne tactique, qui toutefois ne justifie pas l'insurrection. Mais combien suivront cet exemple? On parle aussi d'union et de concorde. Dans la haine pour la Russie, oui ; mais pareille union ne dure qu'un jour. Ce n'est pas par des sacrifices d'opinion, de vanité, d'intérêt ou de passion qu'on unit les hommes en politique, c'est par des principes.

On parle également de Russes libéraux qui souhaitent la séparation de la Russie d'avec la Pologne...

La situation pour la Russie est bien meilleure aujourd'hui qu'elle ne fut jamais ; elle nous ôte à nous autres Occidentaux, tous prétextes...

L'émancipation des serfs en Russie, la création à leur profit de la propriété allodiale, doit anéantir toutes les espérances polonaises.

La noblesse russe professe d'excellents principes :elle ne croit pas déroger en se livrant à l'industrie et au commerce; elle ne repousse pas les unions avec la classe bourgeoise. Bref, elle déclare elle-même qu'elle n'est plus noble et elle en rit.

En revanche, elle n'accepte pas, comme la petite noblesse polonaise, la domesticité. Pendant un temps, on aurait pu, je crois, reprocher aux classes supérieures de Russie, un certain' indifférentisme à l'endroit du gouvernement et de la nationalité ; naguère encore, il était de bon ton parmi les jeunes gens de faire du polomane; la plupart des hauts fonctionnaires étaient étrangers. Aujourd'hui, les Russes s'attachent à leur pays; ils .en composent les ressources, l'avenir; ils prennent confiance dans leur gouvernement ; ce sont les hommes les plus dévoués à la monarchie qui appuient les idées libérales : les nationaux remplissent les fonctions publiques. Il y a un progrès en mœurs, à tous les degrés de l'échelle de la Russie. La Sibérie, elle-même, finira par ne plus être un lieu d'exil, ce sera un simple internement.

Jamais rien de pareil ne s'est vu en Pologne depuis le règne de Piast jusqu'à celui de Poniatowski. Les abus sont vigoureusement attaqués, à Pétersbourg et par le tsar ; et par les nobles; et par tout le monde ; une bourgeoisie nombreuse est formée, riche qui s'instruit, malheureusement retardataire, dénuée de véritable esprit public, comme partout.

Au point de vue des intérêts européens, prolétariens, libéraux, nous ne pouvons avoir que du blame pour l'agitation polonaise, dans les circonstances où elle se produit, elle n'es» autre chose qu'une réaction calomniatrice contre le mouvement en avant des Russes.

En Lithuanie, la noblesse monarchique est de tout temps hostile à la Pologne ; la noblesse lithuanienne qui a préparé, par l'élection de Poniatowski, le partage, fait volte-face et se plaint que le tsar avec son émancipation a trahi la Russie? Elle ne veut plus que le paysan puisse acheter la terre.

N'oublions pas qu'en ce moment la réaction des classes supérieures est à l'ordre du jour, pour toute l'Europe ; elle a commencé en 1848 en France où elle n'a cessé depuis quatorze ans de se développer et de s'étendre; elle groupe en une même armée tout le haut clergé catholique et une grande partie du bas clergé; les corporations religieuses, les associations pieuses ; tout le corps nobiliaire, là où du moins il existe encore des nobles. Pologne, Lithuanie, Hongrie, Autriche, Prusse, Allemagne, Angleterre, toute la haute bourgeoisie avec ses clientèles, toute 'a grande propriété.

Entre cette gi'dade coalition et les masses égalilaires, il y a une petite noblesse, une classe moyenne, celle classe sur laquelle M. Guizot voulait établir le gouvernement, petite bourgeoisie dont nous avons vu le savoir-faire durs l'histoire de la petite noblesse de Pologne. C'est elle qui a enfanté, dans tous les temps, les pouvoirs de la bascule de doctrinarisme, les idées élastiques, les frondés de juste-milieu. Elle s'est appelée chez nous le jacobinisme en 1793; puis elle a adoré l'Empereur; acclamé les Bourbons, voire les Alliés, elle a fait le coup de fusil pour Louis-Philippe en 1832 et 1834, puis elle l'a fait contre lui en 1848 et le 2 décembre, après avoir acclamé la République, elle fusillait les socialistes après avoir voté contre Napoléon III, elle se rallie en grondant autour de lui. Elle fait de l'unité et de la dévastation en Italie, elle est de tous les partis, propre à tout, capable de tout, parce qu'elle n'est qu'égoïste et bête.

Toute cette réaction, tout ce juste-milieu, doivent disparaître.

L'agitation en Hongrie, en Pologne, l'imitarisme italien ne sont que la guerre faite à la plèbe. Les chefs d'Etat, par position, par intérêt dynastique, par incertitude de l'avenir, par respect des traditions, sont obligés de défendre et protéger les intérêts nobiliaires et bourgeois, en même temps que la force des choses les pousse à satisfaire aux intérêts plébéiens. C'est ce qui rend parfois l'intelligence de la politique assez difficile. Mais qu'on se souvienne que leur position est mitoyenne, comme celle de la petite bourgeoisie, du petit clergé, de la petite noblesse, de la moyenne propriété, et l'on sera toujours en mesure de bien juger leur rôle.

En ce moment, soutenir la Pologne, c'est frapper la révolution.

Les partis, sectes et coteries, sont toujours les partisans du militarisme, les hommes de la raison d'Etat, dans le pire sens du mot, les partisans du régime d'exploitation et de parasitisme.

S'ils s'en défendent, qu'ils renoncent alors à leur étrange politique, qu'ils publient leurs idées, qu'ils fassent connaître leur protocole. Qui donc les empêche? Le pouvoir actuel ne fait pas tellement la guerre aux idées, qu'elles ne trouvent moyen de se produire, le pouvoir est plus occupé de sa conversation que de ses études, il se montre d'autant moins disposé à servir qu'il sait parfaitement que les partis et coteries dont je parle ne sont éloignés de lui que de l'épaisseur des ambitions, des appétits et des amours-propres.

J'ai le plaisir de produire, enfin, la théorie définitive de la propriété dont le problème m'occupe depuis vingt-deux ans, et dont la solution a été ébauchée par moi en 1858.

J'avais le dessein de présenter cette théorie en une dissertation spéciale, qui aurait résumé toutes mes critiques antérieures ; une circonstance imprévue ayant appelé mon attention sur la situation de la Pologne, j'ai cru que le lecteur s'intéressait davantage à une théorie mise en action, rendue plus sensible par l'histoire d'une nation puissante et célèbre.

P.-J. Proudhon.


  • P.-J. Proudhon, “Pages inédites sur la Pologne,” La Grande Revue 103 (1920): 16-21.