Correspondance de P-J Proudhon/07/244

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frères et chefs de file : le talent abonde, la pensée est faible. Vous suivez le torrent, mais vous êtes loin de la tendance et de la destinée françaises. Ce n'est pas votre faute : la nation, qui seule inspire ses poètes et leur fournit la matière poétique, la nation à cette beure s'ignore ; et tout ce que vous pouvez pendant ce sommeil de la raison publique est de ebanter à l'enfant qui dort : dodo.

Chantez donc; conservez précieusement l'étincelle, tôt ou tard elle produira l'incendie. Mais ne calomniez pas le pionnier qui pour vous s'aventure dans l'inconnu, le pêcheur de perles qui se fait descendre au fond de la mer et souvent y laisse sa vie pour une bulle qui, montée par le joaillier, formera la couronne des reines.

Le penseur et le poète sont solidaires comme le héros et le rapsode. Nous travaillons à une œuvre commune, et malheur à vous si vous l'oubliez. La poésie ne manquera jamais à l'idée qui subsiste par elle-même, et peut attendre des siècles la mise en œuvre de l'artiste, tandis que l'idée peut manquer à la poésie, qui alors maigrit et dégénère.

Je vous remercie de votre gracieux envoi et vous serre fraternellement la main,

P.-J. Proudhon.